Au-delà de l’écriture comme source de respiration, il y a l’écriture comme mer de réflexion. C’est cette vague-là que je continue à amadouer, dans laquelle je cherche à m’immerger totalement sans savoir comment je ressortirai rejeté sur la plage, avec quel trésor ou quelle algue collées au visage.
Je navigue dans l’eau des mots, leur faisant une aveugle confiance, les laissant me transporter quand bien même je pourrais dériver, chavirer. Je sais que grâce à eux mes couleurs s’avivent et que petit à petit mon être s’arrime. Je vogue sans personnages, la fiction romanesque hors de ma barque, avec simplement le clapotis des flots-mots en guise de rythmes-ressacs et les bruits de l’eau comme support d’assonances. Une mer poétique sous toutes ses formes, tantôt haïku-goutte, quatrain-flaque, sonnet-lac, prose-océan.
J’accepte d’être mouillé jusqu’aux cellules, noyé jusqu’à ne plus savoir quoi. J’ai été jeté là, l’alphabet pour sang, la phrase pour flotteur, le poème pour balise de détresse ou S.O.S au monde. J’écris avec de l’eau et un peu d’encre de seiche et je dis la tête hors d’eau ce qu’il me reste d’air. C’est un jet de baleine que devient le poème : le geyser émergé d’une vie sous-marine, contenant pleurs et cris, rires et joies, nouvelles du fond livrées à la surface des eaux.
Il faut tendre l’oreille pour entendre sa plainte ainsi qu’il le faudrait pour déchiffrer l’oiseau. Tout est donné, mais c’est bien grâce à celle ou celui qui écoute ou lit ce que les ondulations de l’eau produisent à l’intérieur que le poème pourra trouver une île sur laquelle se poser et un regard-soleil pour à peine l’éclairer.
Je fais donc pour les autres la première partie du chemin. Je tends la première main. L’autre main, je la réserve pour moi : pour toujours écrire là où la mer me porte. Pour nager vers moi quels que soient les naufrages et ainsi mieux rencontrer l’autre au hasard des courants.
J’écris comme un poisson : pour devenir reptile, pour que mon monde d’eau se fasse chair de terre. J’écris comme on s’incarne dans la peau qui nous convient vraiment. Pour être : le phare dans la nuit qui rappelle aux bateaux que la lumière existe par-delà les ténèbres. Pour devenir la lumière du phare qui rappelle au phare pourquoi simplement il existe.